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‘‘ Nous sommes dans une économie de la réputation où la quantité l’emporte sur la qualité AKE La fabrique à l’ULB. Ces mêmes réseaux sociaux Combattre les fake news, pour Antoinette Rouvroy. cant de fake news n’a plus qu’à s’adresser fake news F d’opinion regroupent les mêmes opinions. Le fabri- L’intelligence artifcielle progresse chaque L’éducation critique aux médias, l’ap- prentissage de nos propres faiblesses de raisonnement, la connaissance des algo- au bon groupe cible grâce au phénomène de bulles fltrantes . Pierre Delvenne y DOSSIER avec Antoinette Rouvroy, d’imagination partagée ou de délibération Mais pour nos trois chercheurs, les semblent des pistes de solution plus rithmes ou l’implication des internautes 1 jour pour contrer cette désinformation. pour dévoiler les fake news « fagging » voit un danger : « Il n’y a plus d’espaces robots ne résoudront pas, à eux seuls, le collective ». Et notre esprit critique dans réalistes et durables. problème. « Combattre les fake news avec tout cela ? « Les gens se laissent davantage le “fact checking” (vérifcation automatisée Lauranne Garitte Pierre Delvenne et Kenzo Nera persuader par un contenu qui génère de l’information) n’est pas efcace. On ne des émotions que par un contenu qui les peut pas régler des questions morales avec convainc rationnellement. Une fake news choquante interpelle l’émotionnel et les ni diférencier l’ironie ou l’humour de la pulsions, et reste donc davantage gravée un robot, d’après Pierre Delvenne, dans la mémoire », explique Antoinette Rouvroy. Notre époque serait celle Le ressenti de nos chercheurs de la désinformation et Comment en de la fabrique d’opinion. sommes-nous face aux fake news Alors que le savoir arrivés là ? scientifque atteint des Pour Kenzo Nera, « la crédulité prend « La viralité des fake news amène un constat amer : niveaux très élevés, racine dans notre société ultra complexe ce qui est vraisemblable et plaisant semble souvent et hyper-spécialisée. Il y a un paradoxe : vu pourquoi et comment qu’on ne peut pas embrasser l’ensemble primer sur les informations fondées sur une démarche rigoureuse et scientifque. Cela fait réaliser à quel ces fake news prennent- des connaissances, la confance envers les point la méthode scientifque est une violence faite elles autant d’ampleur ? experts devient d’autant plus nécessaire. Or, à notre fonctionnement “normal“, quotidien. Dans la la croissance collective de la connaissance vie, nous nous fons généralement à nos intuitions et génère au niveau individuel de l’ignorance. celles-ci nous donnent souvent raison. Mais dans le Si les experts perdent leur légitimité, vivre domaine de l’information, et a fortiori de l’information Kenzo Nera, Aspirant dans une telle société produit de l’incer- sur les phénomènes complexes, suivre notre intuition a FNRS, CeSCuP, ULB titude, et donc des croyances de toutes souvent des conséquences néfastes. » sortes, dont les fake news... ». Antoinette Rouvroy qualife cette société de “scored society’’ : « La recherche de la vérité n’est plus si importante. L’internaute cherche un « Ce qui m’inquiète, c’est l’impérialisme des “data nombre de likes. Nous sommes dans une sciences” qui grignotent les autres disciplines. Elles ne fake news est une information Notre opinion, Et Antoinette Rouvroy d’ajouter : « Il y a économie de la réputation où la quantité tendent à faire croire qu’il suft d’avoir beaucoup de données pour qu’elles parlent d’elles-mêmes. Ce mensongère, conçue de manière une sorte d’émoussement du crédit accordé l’emporte sur la qualité. Selon l’algorithme Udélibérée, pour induire en erreur avant tout à tout ce qui est institutionnel, au proft de Facebook par exemple, il faut poster vite mécanisme mène le monde scientifque vers une sorte de paresse de recherche. Faire des hypothèses est et être difusée dans les médias de masse Bullshit ou fake news, pourquoi y croyons- de quelque chose de plus spontané : nos et beaucoup pour exister, quitte à partager afn de toucher un large public. L’expres- nous ? « Derrière un fait se cachent toujours propres opinions. On ne veut plus être gou- des inanités. » Pour Pierre Delvenne, fatigant et risqué. Alors, pourquoi ne pas laisser parler les données ? En tant que chercheurs, nous ne devons sion, popularisée par Donald Trump lors des valeurs incarnées par des personnes. vernés par autre chose que par soi-même et plusieurs tendances lourdes peuvent de sa campagne en 2016, pointait alors Or, il peut exister une envie de croire au donc par ses propres croyances. » expliquer le succès des fake news : « Alors Antoinette Rouvroy, pas laisser s’éroder nos propres régimes de vérité et modes de vérifcation. » du doigt le New York Times qui, selon le récit porté par des acteurs politiques dont que notre monde a de plus en plus besoin Chercheuse qualifée futur Président des États-Unis, désin- les valeurs nous parlent, même si ce récit Réseaux sociaux, ces d’experts, une défance envers les institu- FNRS, CRIDS, tions politiques et scientifques (le soi-disant UNamur - FNRS.NEWS 117 - OCTOBRE 2019 contre, cette rumeur est aujourd’hui boostée dance à privilégier systématiquement les Or, aujourd’hui, il existe un lieu où l’on des inégalités se creusent. Ces tendances porteurs de vérité. Résister aux fake news ne doit pas - FNRS.NEWS 117 - OCTOBRE 2019 formait le public. « La rumeur a toujours chambres d’échos n’a pas de sens », détaille Pierre Delvenne. ‘‘establishment’’) s’est installée. Parallèle- existé », souligne Antoinette Rouvroy, Le « biais de confrmation » y est aussi ment, sur les plans social et économique, Chercheuse qualifée à l’UNamur. « Par pour quelque chose : nous avons ten- « À côté du savoir scientifque, il y a toute une série peut partager ses opinions gratuitement, d’autres savoirs — profane, indigène, expérientiel — expliquent qu’à un moment donné, on ait par les ordinateurs et les réseaux sociaux. » informations qui valident notre vision du sans fltre : les réseaux sociaux. Face- qui doivent pouvoir être entendus car ils sont aussi envie de croire à des explications simplistes Pierre Delvenne, Chercheur qualifé à monde, et à écarter, ignorer ou minimiser book, Twitter et compagnie ont sans qui résonnent avec notre condition et l’ULiège, confrme que ce phénomène les informations qui la contredisent. « Les nous conduire à rejeter en bloc ce qui ne correspond aucun doute provoqué une mutation pointent des coupables du doigt. » n’est pas neuf : « Il n’est pas rare que les fake news jouent sur les représentations pas aux canons de la production scientifque. Nous, du marché de l’information. « Pendant femmes et les hommes politiques mentent. communes et spontanées que nous nous des siècles, l’information difusée était les chercheurs, devons prendre une place dans des Ce qui est nouveau, c’est le bullshit (la fou- faisons du pouvoir, de la corruption, de sélectionnée et éditorialisée par une poignée espaces de dialogue refétant la démocratisation épistémique que nous vivons aujourd’hui et expliquer les flter bubbles désignent à la fois le fltrage en amont vis-à-vis de la vérité. » dans le sens du poil », enchaine Kenzo Pierre Delvenne, de l’information qui parvient à l’internaute, et l’état n’importe qui peut s’exprimer et avoir la Nera qui étudie les liens entre identités d’« isolement intellectuel » et culturel dans lequel il se même visibilité qu’un article de presse », forme de vérité. » 22 taise), cette indiférence dont on fait preuve "l’État profond", en caressant notre opinion de personnes. Avec les réseaux sociaux, 1. Selon leur créateur, Eli Pariser, un militant d’Internet, comment nous travaillons patiemment à établir à une Chercheur qualifé 23 retrouve suite au ciblage de l’information qui lui est collectives et théories conspirationnistes. FNRS, SPIRAL, ULiège commente Kenzo Nera, Aspirant FNRS transmise, basé sur ses recherches précédentes.
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